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Interview : Combattre les abus dans le domaine de la santé mentale

mercredi 16 novembre 2011

Interview : Combattre les abus dans le domaine de la santé mentale

La loi du 5 juillet 2011 relative « aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et aux modalités de leur prise en charge » est entrée en application le 1er août 2011. Pour comprendre les implications de cette réforme, Ethique & Liberté a interrogé le Dr Jean-Philippe Labreze qui a été, en 2004, à l’origine du Collectif des médecins et des citoyens contre les traitements dégradants de la psychiatrie et a également présidé la Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme.

E&L : Dr Labrèze, pourquoi cette loi soulève-t-elle autant de protestations ?

JPL  : C’est parce que les motivations fondamentales de ce texte ne sont pas d’ordre sanitaire mais bien d’ordre sécuritaire. Je crois que personne n’est dupe sur ce point. Il ne s’agit pas de soigner, mais de neutraliser. L’on vient substituer à la notion d’hospitalisation sous contrainte, dont nos concitoyens perçoivent toute la violence, celle de soins sous contrainte, beaucoup moins évocatrice de ce point de vue.

E&L : Qu’est-ce que l’hospitalisation sous contrainte ?

JPL : La loi de 1990 introduisait une disposition importante, à savoir la nécessité de deux certificats médicaux pour qu’une hospitalisation à la demande d’un tiers (HDT) puisse intervenir. Le législateur avait cependant prévu qu’ « À titre exceptionnel, le directeur de l’établissement peut prononcer l’admission au vu d’un seul certificat médical. » Nous avons alors constaté sur le terrain que ce qui devait être l’exception est devenu la règle. Les HDT en urgence sont en effet devenues majoritaires dans un grand nombre de départements, représentant même dans certains d’entre eux près de 90 % des HDT. En 2010, la CCDH et les autres associations de terrain ont obtenu gain de cause sur un point fondamental. Le Conseil constitutionnel s’est prononcé le 26 novembre 2010 : l’hospitalisation sans consentement ne peut être maintenue au-delà de quinze jours sans l’intervention d’un juge.

E&L  : Que prévoit exactement la loi du 5 juillet 2011 ?

JPL  : Cette loi représente à nos yeux une grave menace au regard de la protection des droits de l’homme et des libertés individuelles. Tout d’abord, la nouvelle loi va encore faciliter les internements sous contrainte, puisque l’accord de la famille ne sera plus systématiquement nécessaire. De plus, les familles des patients n’auront plus aucun contrôle sur les sorties de psychiatrie. Le directeur de l’hôpital, sur avis d’un psychiatre, pourra en effet refuser la sortie d’un patient, même si elle est demandée par la personne qui avait requis l’hospitalisation. Et surtout, en introduisant la notion de contrainte aux soins, ce texte de loi foule aux pieds un principe inscrit au cœur du droit français et européen : l’inviolabilité du corps humain. Il méconnaît aussi la jurisprudence du Conseil d’État qui établit qu’imposer des soins à une personne dont la vie n’est pas en danger constitue une atteinte à une liberté fondamentale.

E&L : Selon vous, cette loi repose donc sur un mensonge ?

JPL  : Oui, car c’est très clairement de camisole chimique que l’on parle lorsqu’il est question de « soins sous contrainte ». Qu’adviendra-t-il à un patient qui refusera « les soins » que le psychiatre voudra lui imposer ? Il sera interné sous contrainte et drogué de force jusqu’à ce que les drogues et la peur aient eu raison de sa volonté ! Le second mensonge est plus sournois et je pense que seul le fait qu’il ait échappé à une majorité de parlementaires permet d’expliquer l’adoption de ce texte de loi. La psychiatrie prétend être une discipline capable de répondre efficacement, avec ses drogues le plus souvent, quand ce n’est pas avec des méthodes nettement plus délétères, telles que les électrochocs, aux problèmes mentaux de nos concitoyens. Mais il n’en est rien.

E&L : Vous voulez dire que la psychiatrie ne peut pas apporter de réponse efficace ?

JPL : Tout d’abord, la psychiatrie n’est aucunement une science exacte. Lorsqu’on se penche sur ses diagnostics, l’on ne peut qu’être frappé par l’extrême subjectivité avec laquelle ils sont portés, ce dont atteste d’ailleurs très clairement l’absence fréquente de consensus entre les praticiens eux-mêmes. Je vous rappelle que lors de l’affaire d’Outreau, pas moins de 84 expertises psychiatriques ou psychologiques avaient été réalisées, concernant aussi bien les protagonistes que les enfants victimes ou supposés victimes. On connaît la suite : quatorze innocents sont restés de longs mois (jusqu’à près de 3 ans pour certains) derrière les barreaux sur la base des conclusions de ces « experts ». Je note que ce point de vue est très clairement partagé par la Commission nationale consultative des droits de l’homme qui a rappelé, dans l’avis adopté en assemblée plénière le 31 mars 2011, « ses préoccupations quant au manque de clarté du discours ». La seconde question est celle de l’efficacité des traitements psychiatriques. Si ces traitements étaient réellement efficaces, ils rendraient aux patients, dans un délai raisonnable, leur santé d’esprit et leur libre arbitre. Les psychiatres se retrouveraient alors, dans la majorité des cas, devant des patients reconnaissants, probablement consentants à une poursuite de ces soins, mais dont la volonté devrait être respectée, quelle qu’elle soit. Or la réalité est toute autre, chacun le sait et c’est ce qui rend la contrainte indispensable, pour une période indéfinie. Dès lors, parler de « traitements » est tout simplement un abus de langage.

E&L : Vous allez même plus loin, pour vous cette loi se propose de « légaliser l’empoisonnement ». Sur quels éléments vous appuyez-vous ? JPL : Oui, je voudrais insister sur les effets hautement délétères de ces produits. La loi étend en effet les conditions dans lesquelles ils pourront être administrés sous la contrainte, au long cours, voire indéfiniment. Mon sentiment est que cette loi — et je pèse soigneusement mes mots — légalise en fait l’empoisonnement. Comment qualifier autrement l’administration forcée de drogues psychotropes (les neuroleptiques essentiellement) dont il est établi qu’elles multiplient par 4,5 la mortalité globale, par un facteur 20 le risque de suicide [1]et diminuent de 9 à 12 ans l’espérance de vie des patients lorsqu’elles sont administrées au long cours, voire toute une vie durant comme c’est le cas pour une majorité de patients ? Je pense également à l’essai clinique anglais DARTAD en double aveugle, dont les résultats ont été publiés en février 2009 dans la revue Lancet Neurology sur des malades traités par neuroleptiques pour maladie d’Alzheimer et qui montre des résultats terrifiants à moyen terme : le taux de survie à deux ans étant de 46 % (contre 71 % pour le groupe placebo) et à 3 ans de 30 % (contre 59 % pour le groupe placebo). En d’autres termes, à deux ans, un tiers des malades sont morts à cause des neuroleptiques. Le psychiatre Alain Bottero commentait cet essai dans neuropsychiatrie.fr en ces termes : « À la fin de l’essai, soit trois ans et demi plus tard, un peu plus d’un patient sous placebo sur deux vit toujours (53 % exactement), tandis que trois patients sous antipsychotique sur quatre sont décédés. » Je note d’ailleurs qu’aucune autre étude de mortalité chez les patients psychiatriques traités au long cours par ce type de drogues n’a, à ma connaissance, été réalisée depuis et ce pour une raison très simple. Ses résultats démontreraient sans le moindre doute la faillite totale de cette prise en charge.

E&L : Que proposez-vous ?

JPL  : Le plus urgent, à mon avis, est de lutter contre l’application de cette loi inhumaine. Nous allons tout mettre en œuvre pour faire reconnaître son caractère inconstitutionnel et obtenir son abrogation. Il faut par ailleurs veiller à ce que la décision du Conseil constitutionnel du 26/11/2010 soit traduite dans les faits et s’assurer que les patients ayant fait l’objet d’un internement sous contrainte puissent plaider leur cause devant un juge. Je suis convaincu que ces interventions permettront de mettre un terme à un nombre non négligeable d’internements illégaux. Enfin, une pétition a été remise au chef de l’État par le Collectif des médecins et des citoyens contre les traitements dégradants de la psychiatrie. Nous souhaitons que soit constituée une commission nationale pluridisciplinaire. Elle comprendra des responsables politiques et des acteurs de la société civile : philosophes, sociologues, historiens, psychothérapeutes et médecins, en mesure de faire le point sur les méthodes et les résultats réels de la psychiatrie. Pétition en ligne sur : www.moratoirepsy.com

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