Stephen Hawking, de la physique à la philosophie

Stephen Hawking (1942-2018) a vulgarisé ses travaux de physicien, notamment dans le best seller  » Une brève histoire du temps « . Dans ses livres et conférences il a initié nombre de profanes aux derniers développements de la physique et suscité une controverse en affirmant que « la philosophie est morte ».

Le plus célèbre des physiciens des dernières décennies était connu et admiré pour ses travaux importants en physique théorique, pour son courage face à la maladie et pour ses ouvrages de vulgarisation. Son décès en 2018 a donné lieu à de nombreuses publications et émissions sur sa vie et son œuvre exceptionnelles, et sur sa vision du monde.

Ses théories sur les trous noirs, ses descriptions du Big Bang et ses explications sur un Univers sans bord ni limite ont été largement commentées, de même que ses positions philosophiques. Celles-ci sont d’autant plus intéressantes qu’elles semblent couler naturellement de la méthode qui a permis à la recherche scientifique de progresser. Elles sont séduisantes aussi parce qu’elles émaillent un exposé pédagogique souvent passionnant sur la structure et l’histoire de l’Univers. Elles tranchent, avec un ton d’évidence, les plus vieilles questions philosophiques.

Pierre-Simon Laplace [/ caption]

Ainsi, « c’est à Laplace que l’on attribue le plus souvent la première formulation claire du déterminisme scientifique : si l’on connaît l’état de l’Univers à un instant donné, alors son futur et son passé sont entièrement déterminés par les lois physiques. Cela exclut toute possibilité de miracle ou d’intervention divine. Le déterminisme scientifique ainsi formulé par Laplace est la réponse du savant moderne (…) c’est, en fait, le fondement de toute la science moderne (…) » ou encore « il est difficile d’imaginer quel peut être notre libre arbitre si notre comportement est déterminé par les lois physiques. Il semble donc que nous ne soyons que des machines biologiques et que notre libre arbitre ne soit qu’une illusion » * .

On ne peut être plus clair. Non seulement « la philosophie est morte, faute d’avoir réussi à suivre les développements de la science moderne, en particulier de la physique » * , mais de plus le déterminisme scientifique a définitivement gagné sur toute autre vision des choses et de la vie.

Selon Hawking, donc, le débat est clos. « Ce sont les scientifiques qui ont repris le flambeau dans notre quête du savoir » .

Déterminisme scientifique

Le coup est rude pour ceux qui n’ont pas encore succombé aux charmes du vieux matérialisme ou de son équivalent moderne, le déterminisme scientifique.

Précisons d’ailleurs que le déterminisme d’aujourd’hui est plus évolué que celui de Laplace, et Stephen Hawking le précise fort bien. À l’époque de Laplace en effet, le déterminisme est chose simple : la cause entraîne l’effet, et l’effet vient de la cause ; si l’on connaissait toutes les causes, on pourrait anticiper tous les effets, car l’avenir est contenu dans le passé.

« Si l’on connaît l’état de l’Univers à un instant donné, alors son futur et son passé sont entièrement déterminés par les lois physiques. Cela exclut toute possibilité de miracle ou d’intervention divine ».

C’est devenu plus subtil depuis le développement de la physique quantique. Les enchaînements d‘événements ne sont plus des emboîtements de causes et d’effets, mais des successions d’états en fonction de lois de probabilité. Le hasard des physiciens a pris le pouvoir, mais c’est un hasard mécanique, calculable : l’avenir est donc encore contenu dans le passé, et si nos capacités d’observation et de calcul étaient suffisantes nous pourrions, à partir de la connaissance du présent, écrire l’histoire à venir.

Ainsi, selon Hawking, la physique théorique dans son état actuel d’avancement permet cette conclusion fantastique : l’Univers – galaxies et bactéries, humains et rochers, arbres et particules – serait entièrement et strictement gouverné par des lois physiques, et son destin scellé dès sa conception. Le fait que vous soyez en train de lire cet article à l’instant présent, l’endroit où vous êtes, la position dans laquelle vous vous tenez et la couleur de vos vêtements, le fait que vous soyez juste maintenant heureux, satisfait ou déprimé, les détails auxquels vous venez de penser, tout cela aurait été fixé une fois pour toutes il y a 14 milliards d’années, quelques instants après le Big Bang.

De la même façon, si votre enfant est triste en revenant de l’école, ne cherchez plus, l’explication est dans les lois fondamentales de la physique, il devait en être ainsi. D’ailleurs ce que vous allez tenter pour le consoler est également déjà prévu par ces lois.

Est-ce vraiment sûr ?

La grande aventure de la pensée humaine

Il n’est pas inutile de revenir aux débuts de la démarche scientifique, et de considérer le terreau où elle est née, à savoir la philosophie grecque. Il y a d’abord eu les philosophes que l’on qualifie de pré-socratiques. Ce sont eux qui ont fait émerger la « raison » comme outil privilégié pour connaître aussi bien le sens de la vie que le monde qui nous entoure. Le mot de « philosophie » date de cette révolution majeure.

Dès cette époque, les mathématiques ont eu une place à part. C’est avec Pythagore par exemple, au VIe siècle av. J.-C., que l’on découvrit qu’il y avait des harmonies de sons lorsque les longueurs des cordes variaient selon des rapports de nombres entiers. La correspondance entre d’une part les nombres ou les figures mathématiques, et d’autre part le monde réel, fut dès le début de l’histoire de la philosophie une source d’émerveillement. Puis vinrent Socrate à la fin du Ve siècle av. J.-C., puis son élève Platon, puis l’élève de celui-ci, Aristote. Avec ce dernier vint la classification des différents domaines du savoir, et notamment la naissance d’une discipline à part entière qui prit le nom de physique. Mais il s’agissait encore d’un domaine large, couvrant aussi bien la biologie, la zoologie, la médecine et l’étude des phénomènes naturels, et qui n’était pas encore complètement détaché de la métaphysique, ou examen des causes profondes.

À quel endroit démarre la physique ? À un point très spécifique, au moment où l’on décide de faire abstraction de tout, conscience, vie ou volonté, valeurs ou sentiments, et de porter son regard exclusivement sur les objets inanimés.

physicienIsaac Newton [/ caption]

Il y eut de nombreuses avancées dans la connaissance de l’univers matériel, mais c’est avec Galilée que naquit véritablement la physique au sens qu’on lui donne aujourd’hui. Sous le nom de « philosophie naturelle », il s’agissait de comprendre les phénomènes de la Nature, en utilisant le langage mathématique et en se confrontant à l’expérience. La nuance est importante : Copernic au XVIe siècle révolutionna la vision que l’on avait de la place de la Terre dans le système solaire, mais il fallut attendre les progrès de la lunette, donc d’une nouvelle puissance d’observation, pour que ses théories entrent avec Galilée dans le domaine de l’expérience. Puis, après notamment Descartes et Pascal, vint Newton avec ses «Principes mathématiques de la philosophie naturelle », triomphe grandiose de l’usage des mathématiques pour comprendre le monde. C’est une compréhension qui introduisit en outre, dans une proportion inconnue auparavant, la possibilité de mieux contrôler les objets, les mouvements et l’énergie. La philosophie naturelle devint physique, et ne cessa depuis lors de progresser et de modifier les conditions matérielles de l’humanité.

Ce bref rappel ne serait pas désavoué par un physicien. Il y verrait sans nul doute la lente formation de l’esprit scientifique – savant dosage de mathématiques, d’hypothèses et de vérifications expérimentales – mais y verrait-il aussi le formidable travail de spécialisation ? Car le philosophe grec s’intéressait à tout, à la vie, aux objets matériels, aux astres et aux tempêtes, aux animaux et aux plantes, aux rêves, à la pensée et à la conscience, au destin des êtres humains, à la question du bien et du mal, au sens du beau. Après lui les routes du savoir ont été nombreuses et diverses, tandis que sur un chemin très étroit, celui de l’examen des phénomènes matériels, des progrès considérables et spectaculaires ont été accomplis.

À quel endroit démarre la physique ? À un point très spécifique, au moment où l’on décide de faire abstraction de tout, conscience, vie ou volonté, valeurs ou sentiments, et de porter son regard exclusivement sur les objets inanimés. Pour les besoins de la spécialisation et de l’efficacité, on a fait abstraction de la moitié de l’expérience humaine. À partir de là on a progressé, toujours plus, et un jour, après un long voyage, on s’aperçoit que nulle part, jamais, on a rencontré ni conscience, ni sentiments, ni rêves, ni valeurs, ni intentions, ni bonheur… comment aurait-il pu en être autrement puisqu’on les avait exclus, au départ, du champ d’observation ?

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Les erreurs les plus simples sont souvent les plus difficiles à identifier. Il est plus facile de s’attaquer aux détails. C’est pourtant une erreur de raisonnement tellement grossière qu’elle est presque impossible à imaginer, que nous présente Stephen Hawking. Quel que soit son talent de physicien, il a oublié d’où il venait, il a oublié qu’au départ de sa démarche il avait fait un choix, un choix extrême mais terriblement efficace, afin de mieux explorer le monde matériel, tout lui, rien que lui. Sur son chemin il n’a trouvé ni libre arbitre, ni conscience, ni pensée, ce qui est logique puisqu’au départ, pour les nécessités de son exploration, il s’était spécialisé sur le seul univers matériel.

Controverse

Il reste que la position d’Hawking n’est pas nouvelle. Elle est aussi ancienne que la philosophie grecque. Démocrite, contemporain de Socrate, a formulé un matérialisme qui préfigurait celui d’aujourd’hui, en défendant que des corpuscules de matière (les « atomes » ou corpuscules solides et indivisibles séparés par du vide) étaient le constituant universel, y compris de l’âme humaine. Il représente une exception brillante dans une histoire de la philosophie qui a plutôt conservé l’idée d’une réalité propre de la conscience, mais sa position est revenue à la mode avec l’essor de la physique, en fait à partir du XVIIIe siècle.

« La réalité concrète comprend les êtres vivants, conscients, qui sont encadrés dans la matière inorganique (…). Pourquoi d’ailleurs parler d’une matière inerte où la vie et la conscience s’inséreraient comme dans un cadre ? De quel droit met-on l’inerte d’abord ? »

Cette controverse peut-elle être tranchée ? Le philosophe Henri Bergson a montré au début du XXe siècle qu’elle ne pouvait pas l’être sur le terrain du raisonnement. Partez d’une position matérialiste, toutes les expériences vous montreront que vous êtes cohérent. Partez de la position inverse, donc d’une réalité propre de l’esprit, les mêmes expériences vous confirmeront votre point de vue. Autrement dit, sur le seul terrain des arguments intellectuels, matérialisme et spiritualisme sont deux a priori qui se renvoient dos à dos.

On doit noter que de toute façon, même chez les grands scientifiques, encore aujourd’hui, les deux positions se retrouvent.

Bergson va même plus loin, en critiquant le paradigme né de la science moderne. La vision qui nous est donnée actuellement est celle d’un Univers qui a commencé avec le Big Bang, dans lequel les étoiles et les planètes se sont lentement formées, puis où la vie et la conscience sont apparues. À cela Bergson répond, avec son sens aigu de la critique des systèmes : « La réalité concrète comprend les êtres vivants, conscients, qui sont encadrés dans la matière inorganique (…). Pourquoi d’ailleurs parler d’une matière inerte où la vie et la conscience s’inséreraient comme dans un cadre ? De quel droit met-on l’inerte d’abord ? » **

Le fin mot de l’histoire

Tentons de conclure. Stephen Hawking est un grand physicien. Ses positions philosophiques sont peut-être valides, peut-être pas, mais leur valeur est indépendante des travaux dans lesquels il a excellé.

Quant à la réalité des choses, il est sans doute judicieux de rappeler que l’une des qualités majeures qui a allumé l’étincelle de la pensée rationnelle dans la Grèce d’il y a vingt-sept siècles, et qui a depuis entretenu la flamme de la recherche scientifique, est l’humilité. Pourquoi imaginer que nous serions déjà au bout de la route du savoir ? Peut-être avons-nous encore de nombreuses choses, y compris essentielles, à découvrir ?

Lire aussi : Au fait, c’est quoi une religion ?

* « Y a-t-il un grand architecte dans l’univers » Stephen Hawking et Léonard Mlodinow, Odile Jacob, 2011
** Henri Bergson, chapitre « Le possible et le réel » dans « La pensée et le mouvant », édition 2013, collection Quadrige, Presses Universitaires de France.

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Citation

« … pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers, qui est une machine à faire des dieux »

Henri Bergson
Les Deux Sources de la morale et de la religion